CHEVALIER  
  Portrait de l’artiste Profil de l’œuvre  
  (1973-2002)  
  Jacques Cimon  

Écrire Jacques Chevalier, c'est sans doute prendre des pages pour épeler le mot anarchie. Pas l'anarchie dure de ceux qui montent aux barricades. Non. L'anarchie douce de ceux qui ne contestent pas les systèmes, mais qui n'y entrent pas. Celle des objecteurs de conscience du quotidien en tutelle, des résistants au prêt à suffire. S'il n'y avait pas ce risque d'une allusion trop grosse, on pourrait dire que Jacques Chevalier a obstinément bâti toute sa vie sur le refus global. Refus des écoles, refus des emplois que l'on dit stables, refus des étiquettes, refus des stéréotypes sociaux. A la place, une immense liberté. A 48 ans, avec une bouille de gros ourson parfois bourru, il continue de défier les entraves et les appellations contrôlées. Si vous lui demandez de se définir en tant que peintre, vous aurez cette drôle de réponse. Je suis un instinctif... Peut-être un peu impressionniste ... Oui, certainement. En tout cas ma peinture est évidemment figurative... Et profondément instinctive. C'est ça... Je peins d'instinct. Voila. Ca va, comme ça 7". C'est assurément la définition la moins académique que j'ai entendue. Mais c'est la plus clair! Comment s'étonner ensuite de voir bouger tout le temps les couleurs, les tons, les climats, le style de Chevalier. Le refus, toujours, d'être enfermé, fût-ce même dans son propre style. Chevalier ne veut pas se résigner à passer sa vie à imiter Chevalier, à faire toujours plus égal à lui-même pour que son coup de pinceau devienne virtuellement une signature. Même si la rentabilité du procédé n'est pas négligeable.
Bouger, c'est vivre Regarder en photographie seize ans de peinture de Jacques Chevalier représente un exercice à la fois colossales et hallucinant: Plus de 1600 toiles constituent l'œuvre de l'artiste, et elles suivent une trajectoire vertigineuse par les brusques changements de style, de dynamique du dessin, de trait, de coloris, de médiums même. Fusain, pastel, huile, acrylique, tout y est passé. Même si le peintre parait privilégier aujourd'hui l'huile sur toile, il ne faut pas présumer de l'avenir. Chevalier est un habitué de la volte-face. Les scènes urbaines, ses fameuses ruelles de Montréal, colorées, presque joyeuses, pourraient faire la fortune de l'artiste, tant cette manière d'aborder la grande ville par l'arrière est étonnante et, dans tous les sens du mot, populaire. Mais il suffisait qu'on se les arrache pour que Chevalier en revienne parcimonieux, préférablement consacrer sa mouvante palette à des études de réflexions dans l'eau ou à des nénuphars invraisemblables. "Bouger, c'est vivre", pense le peintre, qui ne s'arrête jamais. Même quand il ne peint pas. Tout, alors, lui est prétexte à faire le plein de luminosités, de couleurs, de formes. S'il sirote un café dans un bistro, il regarde les gens, flaire des climats, emmagasine des impressions. Tout le nourrit. Parfois, il sort un bout de papier et trace une esquisse. Dans la nature, il capte de la lumière, des couleurs, des perspectives. Une ou deux fois par année, Chevalier descend dans Charlevoix. Il n'est pourtant pas l'un des peintres "attitrés" des paysages de la région, riche en fermages vénérables. Il va au pays de Clarence Gagnon pour y capter des lumières réveillées par l'incroyable profondeur de champ du contrefort des Laurentides, là où le Saint-Laurent se gonfle en fleuve orgueilleux avant sa rencontre avec le Saguenay. Chevalier ramène un peu des massifs fauves de Charlevoix dans la métropole et, de mémoire, les laisse élargir la perspective de son dessin, empourprer ses nénuphars irréels ou mettre des mauves impossibles sur des cabanons de ruelles.
Jacques Chevalier travaille un peu en nature, beaucoup en atelier. Question de tempérament. L'atelier est un havre où rentrer avec les yeux pleins de souvenirs à remettre en vie, pour ce ramasseur de lumière. Il est comme un pêcheur de perles et de coraux qui attend le soleil un peu embrumé et l'odeur forte des abats d'espadon pour contempler, sur le quai, son trésor fraîchement remonté de la barque. Chevalier a fui les écoles parce qu'elles étaient incapables d'enseigner la mémoire des sens.
Le petit peintre musicien Quand il avait 13 ans, Jacques Chevalier ne rêvait que de peinture et de musique. Ces deux seules choses-là parlaient à son naturel, autrement distrait et indifférent. Quand Albert Camus décrivait un homme allant sans le moindre sentiment aux funérailles de sa mère et, ultime- ment, à sa propre exécution, il aurait pu raconter Chevalier privé de la peinture. L'Étranger. C'est comme ça aussi que Chevalier a vécu parmi ses semblables, et avec lui-même, pendant toutes les années où il n'avait pas suffisamment confiance en lui pour se proclamer peintre. Et vivre en peintre. Il à 13 ans, donc Chevalier n'aimait que deux choses: Reproduire ses héros de BD préférés (à l'époque, des bandes américaines vaguement traduites en français et faisant les beaux dimanches de La Patrie: Eusèbe, Pit-fait-du-sport, Philomène, Mutt et Jeff...), "sans calquer, et refaire avec une seule main la ligne mélodique des pièces que sa mère interprétait au piano. Car, bon sang ne saurait mentir, sa mère dessinait et faisait de la musique. Elle avait d'ailleurs une petite boite métallique pleine de tubes, avec des pinceaux et une palette, qui venait de France et qu'elle cachait soigneusement. C'est avec cet attirail, qu'il a probablement réussi à se faire prêter au prix de promesses de sagesse intenables, que Chevalier a réalisé ses premières études de couleurs. C'est là aussi qu'est née l'exceptionnelle maîtrise de l'équilibre des couleurs fortes et douces qui caractérise principalement l'art de Chevalier. Il s'il ne dessinait pas ou ne faisait pas un peu de musique, le jeune Jacques n'était nulle part. Où plutôt, il était occupé à trouver toute chose inintéressante. "La peinture, chez moi, c'est vocationnel”, clame Chevalier à tous vents. Il n'aurait jamais pu faire sérieusement autre chose. Pourtant, c'est en autodidacte qu'il a abordé son métier. Il a bien fait son entrée à l'école des Beaux-arts, alors située rue Sherbrooke, passant avec succès l'examen d'admission; mais sa mère devait décider de l'envoyer en face, à l'école de dessin industriel et commercial. Chevalier s'est senti mal à son aise dans cet univers de rapporteurs d'angles et de compas, où chaque dessin devait être conforme à des règles de précision strictes, qu'il n'a pas fait plus de trois présences à l'école. Et voilà pour les études, si l'on excepte un cours général plutôt élémentaire et quelques leçons techniques en dessin et peinture qu'il prendra plus tard, histoire d'affiner un peu son instinct. Entre-temps, Chevalier entrera dans le monde gris des petits métiers et des primes au rendement.
Le Robin des Bois des cosmétiques Vint donc 1964. L'année qui prenait des airs d'an 2000 dans les chansons de Le grand. L'année qui ici, se dandinait entre les vestiges de la grande Noirceur et les réformes de la Révolution tranquille. L'année où les enfants du "baby boom" d'après-guerre commençaient à se marier sans se douter qu'ils allaient donner au divorce tous ses titres de noblesse dans les années futures de la révolution sexuelle.
Que fait alors Chevalier, Il erre. Essayant sans trop de conviction de retourner aux études, il tente en même temps de réussir une première approche sérieuse de la peinture. Puisqu'il n'a pas les moyens de s'offrir des belles toiles cartonnées du marchand de tubes "Reeves', il peint sur des échantillons de toiles de fenêtres ou des revers de tapis que lui apporte son père, alors représentant en prélarts, tapis et stores. Ses études le déprime et sa peinture, encore incertaine, ne peut pas le faire vivre. Chevalier ose se résigner donc aux petits métiers: il est tour à tour "planteur" aux quilles, livreur de boulangerie, laveur de vaisselle à bord des trains du CN. C'est là, peut-être, qu'il va comprendre qu'il peut faire ce qu'il veut, et qu'il lui suffit d'imposer sa volonté au destin: au CN, il dit qu'il veut être garçon de table. Accordé. Six mois plus tard, il se sent "steward", quelque chose comme maître d'hôtel de train. Accordé. Il se lassera de cela aussi vite que de n'importe quoi: "Je ne trouvais pas ça important, les emplois, dira-t-il. C'est pour ça qu’il a changé souvent...". Il a été tour à tour représentant pour les sociétés Lise Watier, Dr Renaud, Edith Serei. Pourquoi l'industrie cosmétique? A cause d'un certain esthétisme dans la présentation des produits! Aux réunions de motivation, toutefois, Chevalier avait l'impression que les gens parlaient chinois. Il ne comprenait rien, n'essayait pas non plus de comprendre et sur son bloc de papier quadrillé, ses notes ressemblaient à des esquisses... Mais aussitôt sorti du bureau, au volant de son "auto fournie", Chevalier revenait à la vie, et fonçait dans la nature. Des paysages, des couleurs, des perspectives... De chaque côté de la voiture, un tableau de cent kilomètres. Arrivé à destination, le voleur d'images se changeait en Robin des bois et acceptait des petits commerçants tous les retours de produits qu'ils voulaient. "Je n'ai jamais été un homme de compagnie, explique-t-il. Pour moi, les gens qui avaient tout mis dans leurs petits magasins étaient plus importants que la société qui m'employait..." On comprend que la longévité de Chevalier, dans une entreprise, dépassait rarement trois mois!
La chute et le sauvetage contraint d'occuper des emplois qui lui déplaisait, se croyant incapable de gagner sa vie en faisant la seule chose qu'il aimait, Chevalier combattait son amertume au valium. Et l'inévitable' se produisit : ce fut la chute, la grande déprime, le "burn out". Pendant deux ans, il va se poser toutes sortes de questions, sur l'art, sur les autres, sur lui-même. Il finira par se croire fou! • Puis, un soir, pour se détendre, pour entendre plus fou que lui peut-être, il décide d'assister à une causerie du philosophe André Moreau, dont le jovialisme se situe quelque partenaire Bertrand Russel et Jean-Marc Chaput. On est alors au début des années soixante-dix. Chevalier est conquis par les mots de Moreau. En plus, après la conférence, l'ineffable verbomoteur lui prodigue un conseil tout simple: "T'as des choses à dire, dis-les! Ne te tortures pas à essayer d'abord de savoir si elles seront bien dites...". L'effet de ces quelques paroles est foudroyant. Le lendemain, Chevalier achète des toiles, des tubes neufs, des brosses neuves, et se met à peindre, peindre, peindre... Cette obstination à entrer dans la peau d'un peintre va sauver la sienne. La vraie carrière de Chevalier, magicien des couleurs puissantes, venait de commencer.
Les femmes la nature, Cézanne... Né à Montréal, sur Christophe Colomb, entre Bellechasse et de Fleurimont, Jacques Chevalier s'est retrouvé à Trois-Rivières à huit ans, son père y ayant été muté par son employeur.
Il y grandira jusqu'à dix-sept ans, âge du retour dans la métropole, non sans avoir développé dans la Mauricie le goût de la nature et celui d'une adolescente de seize ans, du Cap-de-la-Madeleine... Chevalier est resté sensible à l'attrait de la nature et, trente ans plus tard, Aline, la petite amie du Cap, est toujours là. Ensemble, ils ont eu une fille, Nadine, qui vient d'avoir dix-sept ans. L'instable avait quand même de la suite dans les idées. Chevalier avoue avoir néanmoins "beaucoup vagabondé" et rencontré pas mal de femmes dans sa vie. Pas pour le stupre, comme aurait dit Brassens. Non. Pour la tendresse des femmes, leur beauté, leurs gestes graciles, la profondeur de leurs yeux, l'articulation différente de leur intelligence. Chevalier aime les femmes pour les instants lier sur des piédestaux et les regarder comme il regarde la nature. C'est-à-dire avec passion. • Il cite Paul Cézanne: "11 faut toujours revenir à la nature. Le génial homme au chapeau melon est le peintre qui à le plus marqué Jacques Chevalier. La raison se trouve peut-être dans cette phrase d'Yves Taillandier, tirée de son ouvrage sur Cézanne, paru chez Flammarion en 1979: "...Cette naïveté du regard de Cézanne, cette fraîcheur de vision, c'est, pour l'amateur de peinture et pour l'artiste, l'équivalent de ce qu'était, pour la déesse Junon, la fontaine Canato, où chaque année, elle allait en pèlerinage pour se plonger dans une eau qui lui rendait la virginité." Il y a aussi que l’œuvre de Cézanne ne, comme celle de Chevalier, n'a jamais cessé de bouger. • Quand Jacques Chevalier rêve de France, il pense à Aix-en-Provence, vile de Cézanne, et à l'Estaque, près de Marseille, où le plus instruit des peintres naïfs a travaillé. Parmi ses vœux d'expérience à connaître, il y a, bien sur, de peindre des cieux bleu et les maisons blanches de (Grèce... mais il y a un appel plus pressant encore pour aller refaire à la Chevalier la montagne Sainte-Victoire ou les maisons provençales de Cézanne. • Entre-temps, Jacques Chevalier va continuer d'interpréter Montréal et de colorer la nature des grands espaces de la plus étonnante manière. Et si d'aventure vous passez par le Kunst-museum de Bâle, en Suisse, cherchez Le cabanon de Jourdain, la dernière toile peinte par Cézanne, en 1906. Comme moi, devant ce tableau d'importance historique (c'est en le peignant en nature que le peintre, surpris par un orage, a contracté la congestion pulmonaire qui devait l'emporter), vous ne pourrez vous empêcher de penser aux ruelles Montréalaises de Chevalier. Voilà un peintre qui va marquer son époque. Le fait qu'il change tout le temps sa manière de rester égal à lui-même à beau ressembler à un paradoxe, la constance dans l'inspiration libertaire constitue un fil d'Ariane rassurant. Chevalier est, sans aucun doute, plus qu'un peintre exceptionnel. Il est une exception.

Jacques Cimon, Montréal, le 28 juillet 1989.